Face au niveau historiquement faible de la Creuse, des lâchers d’eau supplémentaires depuis le barrage d’Éguzon sont fortement envisagés à partir de la seconde moitié du mois d’août. Ils permettraient de soutenir la rivière en aval, alors que le lac se trouve lui-même environ deux mètres sous sa cote touristique habituelle. François Avisseau, maire d’Éguzon-Chantôme, explique les arbitrages en cours et pourquoi les élus riverains se sont prononcés en faveur de cette solution.
La Creuse connaît actuellement un niveau particulièrement faible. Quelle est la situation du côté du lac d’Éguzon ?
François Avisseau (maire d’Éguzon) :
La situation est elle aussi exceptionnelle. Dès le début de la saison touristique, nous étions déjà environ un mètre sous la cote d’été, ce que l’on appelle la cote touristique. J’ai essayé de savoir auprès des anciens si cela s’était déjà produit et personne n’a su me citer de précédent. A priori, c’est donc la première fois que nous démarrons une saison touristique sans avoir atteint cette cote. Depuis, la situation a continué à se dégrader sous l’effet de l’absence de précipitations et de l’évaporation. Aujourd’hui, nous sommes autour de deux mètres sous la cote touristique habituelle. Il faut aussi comprendre que le barrage ne peut jamais être complètement fermé. Il laisse passer au minimum l’équivalent du débit entrant, auquel s’ajoute notamment une quantité d’eau destinée à compenser l’évaporation.
Malgré ce niveau déjà très bas du lac, des lâchers supplémentaires sont désormais envisagés. Pourquoi ?
Parce que la situation de la Creuse en aval est très préoccupante et que de nombreux usages dépendent de son niveau. Il y a évidemment tout l’écosystème de la rivière, les poissons, la faune et la flore. Mais il y a aussi l’alimentation en eau potable. À Argenton, notamment, l’usine de la Grave traite l’eau de la Creuse et a besoin d’un niveau minimum. Il y a également l’agriculture irriguée, notamment autour du Blanc, et la production hydroélectrique. Nous avons donc beaucoup d’acteurs et beaucoup d’usages qui ne sont pas forcément compatibles. Pour le dire simplement : autour du lac, nous avons intérêt à conserver l’eau pour maintenir son niveau. En aval, lorsqu’il manque de l’eau dans la rivière, il faut en lâcher. On ne peut pas satisfaire parfaitement tout le monde en même temps.
« L’intérêt général commande d’anticiper ces lâchers »
Pourquoi ces lâchers supplémentaires pourraient-ils intervenir précisément au mois d’août ?
Il y a une circonstance particulière cette année. EDF avait programmé depuis longtemps des opérations de maintenance sur le barrage à partir de la mi-septembre. Pour les réaliser, il est prévu d’abaisser significativement le niveau du lac. Ce n’est pas une vidange intégrale, mais une baisse importante. Or, avec la sécheresse, une partie de cette baisse s’est déjà faite naturellement. La question qui nous a été posée est donc de savoir s’il serait opportun d’anticiper en août une partie de ce qui devait de toute façon être fait en septembre. L’intérêt est évident : plutôt que d’attendre septembre pour abaisser le niveau, cette eau pourrait être utilisée dès maintenant pour soutenir la Creuse en aval.
Quelle baisse supplémentaire cela représenterait-il pour le lac ?
Les éléments techniques qui nous ont été communiqués par EDF indiquent que l’anticipation des lâchers entraînerait environ 20 centimètres de baisse supplémentaire par rapport à ce qui se produirait sans cette anticipation. Nous sommes déjà à environ deux mètres sous la cote touristique. Du point de vue du fonctionnement des infrastructures nautiques et de l’économie touristique, ces 20 centimètres supplémentaires ne changeraient pratiquement rien à la situation actuelle. En revanche, du point de vue de l’aval et du maintien du niveau de la rivière, cette eau peut être importante.
Vous êtes donc favorable à ces lâchers ?
Oui. Nous avons été consultés avec André Guilbaud, maire de Cuzion, et Daniel Calame, maire de Saint-Plantaire. Nous avons été unanimes : compte tenu des éléments qui nous ont été présentés, l’intérêt général commande d’anticiper ces lâchers. Nous nous refusons à jouer les égoïstes en disant qu’il ne faut surtout pas baisser notre lac. Si l’on nous avait annoncé que cette anticipation allait provoquer un mètre de baisse supplémentaire, évidemment, nous aurions demandé à discuter du rythme pour préserver au maximum la saison touristique jusqu’au 31 août. Mais là, on parle d’environ 20 centimètres supplémentaires sur un lac qui se trouve déjà deux mètres sous sa cote habituelle. Pour nos activités, cela ne change pratiquement rien. Pour la rivière, cela peut avoir un intérêt.
Ces lâchers commenceront-ils bien après le 15 août ?
C’est le scénario le plus probable à ce stade. Nous devons encore refaire un point avec la DDT et EDF. La situation n’ayant pas véritablement changé, il n’y a pas beaucoup de suspense, mais je veux être précis : la décision définitive ne nous appartient pas. EDF a également besoin d’un peu d’anticipation technique. Ce n’est pas simplement « j’appuie sur un bouton et cela fonctionne ». Certaines opérations préparatoires sont nécessaires. Mais, grosso modo, si le scénario envisagé est confirmé, cela doit commencer après le 15 août.
Qui prend justement la décision de lâcher davantage d’eau depuis Éguzon ?
C’est un point très important à expliquer. Nous recevons des messages à la mairie, sur les réseaux sociaux ou par mail, de personnes qui nous demandent de lâcher davantage d’eau. Mais ce n’est pas le maire d’Éguzon qui décide des lâchers du barrage. Ce ne sont pas non plus les autres maires des communes riveraines. Et EDF n’est pas non plus seul décisionnaire. EDF apporte les éléments techniques et met en œuvre les décisions. Celui qui décide en dernier recours, c’est l’État et, dans le département, l’État est représenté par la préfète. Nous avons été consultés par le directeur départemental des territoires. Il nous a exposé la situation et demandé notre avis, mais pas notre accord. Nous n’avons pas de pouvoir de décision.
« Il faut être très conscient que ce qui est inédit aujourd’hui ne le sera probablement plus dans les années qui viennent. »
La baisse actuelle du lac a pourtant déjà des conséquences importantes pour Éguzon…
Oui. Nous avons notamment dû démonter la structure gonflable installée sur le lac. Le niveau était déjà trop bas au début de la saison pour pouvoir l’installer entièrement. Nous n’en avions monté qu’une partie, la plus éloignée de la berge, afin d’avoir le maximum de profondeur. Avec la baisse continue du niveau, j’ai finalement pris la décision de la démonter. Personne ne m’y a obligé. C’était une question de sécurité et de responsabilité. Il faut évidemment que lorsqu’une personne tombe de la structure, elle ne risque pas de heurter un corps mort en béton sous l’eau. Cela a été un crève-cœur, notamment pour les équipes, parce que monter et démonter cette installation représente beaucoup de travail.
Avec un impact financier conséquent pour la commune ?
Oui. Par comparaison avec l’année dernière, j’estime à environ 35 000 euros le manque à gagner sur les recettes municipales. Ce sont 35 000 euros qui ne rentreront pas dans le budget de la commune. Cette structure plaît beaucoup et bénéficie d’une très bonne fréquentation. Nous accueillons notamment des groupes de jeunes. Cette année, avec le beau temps, toutes les conditions étaient réunies pour qu’elle fonctionne particulièrement bien. Il peut également y avoir des conséquences indirectes que je ne suis pas capable de quantifier. Certains groupes pourraient hésiter à réserver l’année prochaine en se disant qu’il existe un risque que la structure ne soit pas disponible. Le reste des activités est toutefois maintenu. Nous avons notamment réaffecté les agents qui avaient été recrutés et augmenté l’amplitude d’ouverture de la piscine afin d’essayer de trouver des compensations.
Avec cette sécheresse, faut-il désormais revoir complètement la manière dont est gérée l’eau du lac d’Éguzon ?
Ce qui est certain, c’est que nous sommes dans une situation inédite et que cela explique une certaine part d’improvisation. Mais il faut être très conscient que ce qui est inédit aujourd’hui ne le sera probablement plus dans les années qui viennent. Il va donc falloir sortir de l’improvisation et trouver un mode de gouvernance du lac d’Éguzon et de sa retenue d’eau qui soit satisfaisant pour tout le monde. J’aimerais que nous puissions nous retrouver avant chaque saison, lorsque les prévisions météorologiques commencent à devenir suffisamment fiables, avec l’État, EDF, les communes riveraines, la fédération de pêche, les naturalistes, les représentants de l’agriculture, le syndicat des eaux de la Grave… Toutes les parties prenantes. Aujourd’hui, les discussions se font beaucoup de manière bilatérale. Nous ne disposons pas forcément tous du même niveau d’information et nous ne savons pas toujours qui demande quoi.
L’enjeu est donc de définir collectivement à quoi doit servir en priorité l’eau stockée à Éguzon ?
Oui. L’eau est un bien commun et je trouverais normal qu’elle se discute en commun. Il faut que chacun puisse expliquer ses contraintes, mais aussi entendre celles des autres. Ensuite, l’État doit jouer son rôle et prendre une décision. On ne pourra évidemment pas satisfaire tout le monde en permanence. Je reste persuadé que la retenue d’Éguzon peut être un véritable atout dans un siècle qui sera marqué par une raréfaction de la ressource en eau. Mais à condition qu’elle soit gérée correctement, de façon démocratique, avec des objectifs et des ordres de priorité clairs et transparents. Dans mon esprit, l’eau potable doit évidemment arriver en tête. Ensuite, il faut déterminer les autres priorités. L’objectif est que, lorsque des décisions doivent être prises, elles puissent aussi être comprises par tout le monde.





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