Au moulin du Rabois à Argenton-sur-Creuse, Marie Lhomet donne une âme au papier

Du Japon aux rives de la Creuse, en passant par Le Havre et la Touraine, le parcours de Marie Lhomet se raconte à travers une matière : le papier. Jusqu’au 30 août, Le moulin du Rabois, à Argenton-sur-Creuse, accueille
« Mizu to Umi, l’eau et la mer », une exposition où se croisent inspirations japonaises, préoccupations environnementales et étonnantes techniques artisanales.

À première vue, certaines fibres ressemblent à de longs cheveux. D’autres œuvres évoquent des capes, des parures, des armures ou d’étranges objets rituels. Pourtant, ici, presque tout est fait de papier. « 90 % de ce que vous allez voir, c’est du papier », explique-t-on au Rabois. Et pas n’importe lequel : Marie Lhomet le fabrique elle-même.

C’est peut-être la meilleure porte d’entrée pour découvrir cette exposition particulièrement dense. Car derrière ces œuvres se cache autant un travail sur la matière qu’une histoire personnelle commencée, presque par hasard, il y a une quinzaine d’années.

Trois jours qui vont changer son parcours

À l’origine, Marie Lhomet est illustratrice. Elle travaille notamment pour des livres destinés aux enfants. Rien, alors, ne laisse vraiment présager les œuvres aujourd’hui suspendues aux murs du centre d’art argentonnais. Le tournant intervient en 2010, lors d’un salon parisien où elle expose ses illustrations. Des visiteurs japonais découvrent son travail. Ils reviennent le lendemain. Puis une troisième fois. Cette fois, la proposition tombe : ils lui achètent son stock et l’invitent au Japon.

L’histoire aurait pu s’arrêter à un voyage. Elle va finalement transformer profondément sa pratique artistique. Régulièrement, Marie Lhomet retourne ainsi chaque année au Japon pendant environ un mois. « Comme elle le dit, ce n’étaient pas des vacances », raconte-t-on lors de la visite.

L’artiste découvre la culture du pays, rencontre des artisans et s’intéresse au shintoïsme, sans pour autant s’y convertir, ainsi qu’aux yōkai, ces esprits issus du folklore japonais. Depuis 2020, elle continue d’ailleurs à retourner au Japon, désormais environ tous les deux ans, pour des séjours pouvant durer un mois à un mois et demi et poursuivre ses rencontres avec artisans et artistes.

Une feuille de papier comme déclic

C’est également au Japon qu’un autre événement, minuscule en apparence, va modifier son parcours. Un jour, quelqu’un lui offre une feuille de papier artisanal.
« Et c’était le coup de cœur. » Progressivement, l’illustratrice délaisse le dessin pour se consacrer à la fabrication du papier et à la matière elle-même. Une évolution que l’on peut presque suivre dans l’exposition : quelques œuvres plus anciennes portent encore des traces dessinées, tandis que les créations plus récentes laissent davantage de place aux fibres, aux volumes, aux reliefs et aux couleurs.

Cette matière est aujourd’hui au centre de sa démarche. Les teintes sont naturelles : indigo, garance, curcuma ou encore kakishibu, une préparation japonaise obtenue par macération de kakis très astringents et permettant notamment d’obtenir des tonalités brunes. Marie Lhomet expérimente et cherche continuellement de nouvelles couleurs. Même la colle utilisée pour assembler certaines feuilles reste dans cette logique : elle est réalisée à partir d’amidon de farine de blé. Très transparente, elle permet notamment de travailler avec des papiers extrêmement fins sans masquer leur texture.

Des capes, des esprits… et l’imagination du visiteur

L’influence japonaise apparaît particulièrement dans les parures et les vêtements. Certaines pièces peuvent rappeler des tenues rituelles ou des silhouettes issues d’un autre temps. Mais chacun peut y projeter son propre imaginaire. Des visiteurs ont ainsi cru reconnaître des druides, des Vikings ou encore des peuples du Grand Nord. Une diversité d’interprétations qui ne dérange pas la lecture des œuvres, bien au contraire : les références chamaniques et spirituelles traversent de nombreuses cultures.

Même les longues fibres que l’on pourrait facilement prendre pour des cheveux ou du crin de cheval trompent l’œil : il s’agit en réalité de lin. Cette liberté laissée au regard participe pleinement à l’exposition. Face à certaines compositions abstraites, les visiteurs imaginent volontiers des paysages. Ici, aucune interprétation n’est véritablement imposée.

L’anecdote du voisin dentiste

La fabrication des œuvres réserve aussi quelques histoires inattendues. Pour cirer son papier, Marie Lhomet utilise notamment… des moulages récupérés auprès de son voisin dentiste. Destinés à être jetés, ils trouvent ainsi une deuxième vie dans son processus de création.

Une anecdote qui résume assez bien une autre dimension de son travail : la récupération. Un vieux jean troué de son mari a lui aussi terminé dans l’atelier. Ses fibres ont été transformées pour fabriquer du papier, dont une bande est aujourd’hui visible dans l’exposition argentonnaise.

À cela s’ajoutent encore l’osier et l’écorce. Après une résidence de vannerie en Indre-et-Loire, l’artiste a intégré ces nouvelles matières à ses créations. Elle travaille également la broderie et les nœuds, souvent répétés par trois. Autant de gestes qui ralentissent volontairement la fabrication. Marie Lhomet est décrite comme quelqu’un qui travaille vite lorsqu’elle passe à la réalisation. Ajouter ces étapes lui permet donc de prendre davantage de temps, même si la réflexion préalable sur les matières et les teintes est déjà particulièrement longue.

Quand la matière raconte le manque d’eau

Toutes ces techniques servent finalement le propos de « Mizu to Umi, l’eau et la mer ». Face aux sécheresses, visibles ou plus intimes, Marie Lhomet imagine ses œuvres comme des objets capables de protéger et de conserver une trace. Capes, parures, talismans et reliquaires deviennent presque des protections destinées à affronter un monde dans lequel l’eau viendrait à manquer. La fibre retient alors l’empreinte de l’eau. Le sel cristallise, le bois flotté et les coquillages deviennent mémoire.

Cette réflexion trouve un écho singulier à Argenton-sur-Creuse : l’artiste met en relation les estuaires salés de la Manche, près de son lieu de vie au Havre, exposés sur les rives de la Creuse. Une rencontre entre deux paysages autour d’un élément commun, l’eau, et de ce qu’elle laisse derrière elle lorsqu’elle se retire.

« Une exposition pleine d’esprit »

Il faut finalement regarder les œuvres de très près pour comprendre combien de matières se cachent derrière leur apparente fragilité. Papier, lin, osier, fibres de jean, teintures végétales, broderies, sel… chaque élément porte sa propre histoire. Au Rabois, on résume joliment cette impression : « C’est une exposition très dense. Elle est pleine d’esprit. » Une formule qui prend tout son sens au fil de la visite.

Pratique. « Mizu to Umi, l’eau et la mer », exposition de Marie Lhomet, est présentée jusqu’au 30 août 2026 au moulin du Rabois, centre d’art contemporain à Argenton-sur-Creuse. Ouverture du vendredi au dimanche (même le 15 août).



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