Ils ont fréquenté Rollinat à vingt, trente, parfois soixante-dix ans d’intervalle. Pourtant, les mêmes souvenirs reviennent : les copains, les professeurs, l’internat, le foyer, quelques belles bêtises et, évidemment, les « Raides ». Des années 1940 aux années 2010, les anciens élèves racontent leur Rollinat.
Les bâtiments sont les mêmes, ou presque. Ceux qui les ont fréquentés appartiennent en revanche à des générations parfois séparées de plus d’un demi-siècle. Pourtant, lorsque les anciens élèves de Rollinat racontent leurs années passées sur les hauteurs d’Argenton-sur-Creuse, leurs souvenirs finissent souvent par se croiser.
À l’appel du Petit Argentonnais, ils ont été nombreux à ouvrir la boîte à souvenirs. Certains étaient élèves au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’autres dans les années 1960, 1970, 1980 ou 1990. Clément y était encore au début des années 2010, Marc jusqu’en 2018. Plus de soixante-dix ans de vie scolaire racontés par ceux qui l’ont vécue.
« J’y ai forgé ma jeunesse »
Jean remonte jusqu’aux années 1945-1950. Son expérience n’a pas été entièrement heureuse. Timide, en difficulté notamment en mathématiques et en physique, il raconte avoir quitté ses études trop tôt. Plus de sept décennies après, certains noms et certaines rencontres restent pourtant gravés.
Quelques années plus tard, François fréquente l’établissement au début des années 60. Une époque où le baccalauréat ne se passait pas encore à Rollinat : il fallait aller jusqu’à Châteauroux. Puis vient Jacky, il se rappelle certains professeurs qui l’ont marqué, d’autres « pour lesquels [il] aurait un avis moins flatteur », mais surtout les copains et copines dont la vie a ensuite séparé les chemins.
« Puisse notre vieux bahut accueillir encore longtemps de futures générations qui garderont, je l’espère, de bons souvenirs de leur passage entre ses murs », écrit-il aujourd’hui. Avant de résumer ses années en une phrase : « J’y ai forgé ma jeunesse et j’en garde un souvenir ému. »
« J’ai été exclu après être allé faire une bise aux filles du dortoir »
Pour Patrick, le souvenir est nettement plus mouvementé. Dans les années 1980, lui et cinq ou six camarades sont exclus de l’internat pendant une semaine. Leur faute ? Être allés faire « une bise aux très jolies filles du dortoir d’en face ». La sanction transforme alors son quotidien en petite expédition : 20 kilomètres à l’aller et autant au retour en mobylette, en plein hiver et parfois, raconte-t-il, par –10 °C.
Des décennies plus tard, Patrick en rigole encore. S’il devait recommencer ? « Oui, sans aucune hésitation. » Avec tout de même l’expérience en plus : « Je passerais par le sous-sol. »

Les « Raides », dans les jambes de plusieurs générations
Impossible également de parcourir les témoignages sans tomber sur un mot que connaissent bien les générations passées par Rollinat : les Raides.
Ces escaliers et chemins reliant les hauteurs du lycée au reste d’Argenton ont laissé quelques traces dans les jambes des anciens. Une élève de 1996 à 1999 se rappelle avoir eu « les jambes en béton à force de descendre et remonter les Raides ». « C’était le lieu où tout le monde se rejoignait, celui de la première cigarette en cachette ou du premier bisou », glisse Sylvie.
Dans les années 1990, ils pouvaient même se transformer en piste improvisée lorsque la neige tombait. Une ancienne élève se souvient de les avoir descendus « sac à dos sous les fesses ». Barbara évoque elle aussi « les Raides qui portent bien leur nom », avec la course au réfectoire et « l’aquarium » de la vie scolaire. Christophe, lui, n’a besoin que de quelques mots pour réveiller les souvenirs : « Les allers-retours sur la marquise… »
Et les générations suivantes n’ont pas oublié les lieux. Clément, élève jusqu’en 2012-2013, se souvient du monument situé à proximité des Raides comme de l’un des endroits où les jeunes se retrouvaient pendant leurs heures de pause. Avec davantage de temps devant eux, certains descendaient jusqu’au Café de la Place.
Quand l’internat devenait un terrain de jeu
Pour les pensionnaires, Rollinat ne s’arrêtait évidemment pas à la dernière heure de cours. Gatien parle de ses « meilleures années d’internat », entre 1973 et 1977. Quelques années plus tard, Frédérique semble avoir elle aussi largement profité des lieux. Elle se rappelle une classe de seconde « exceptionnelle » où avaient été réunis quelques élèves « perturbateurs ». Le redoublement, plaisante-t-elle, semblait déjà assuré au milieu de l’année.
Quant à l’internat ? « Un beau terrain de jeu. » Les anecdotes s’enchaînent : rendez-vous dans la chambre de la pionne pour déguster une liqueur maison, fenêtres laissées entrouvertes pour permettre aux garçons de rejoindre les filles, passages sous les douches tout habillés, parties de tarot ou encore parquet à poncer pendant les récréations pour effacer les traces des bêtises.
Une professeure aurait même été enfermée à l’extérieur de sa propre salle. Des décennies plus tard, Frédérique profite de l’occasion pour faire passer un message : « Je m’excuse auprès de tous les professeurs ! »
Du carré de chocolat à Mano Negra
Chaque génération possède pourtant son Rollinat, avec ses habitudes et même sa bande-son. Sylvie, qui fréquente le collège et le lycée jusqu’en 1979, se rappelle les cours de dessin, l’atelier d’arts plastiques, la chorale et la philosophie, mais également le club théâtre, les fêtes du lycée ou encore les séjours au ski, en Brenne et à Éguzon.

Elle retient une « équipe enseignante du tonnerre » et surtout un établissement qui lui a apporté davantage que des connaissances : « l’initiation au raisonnement, à la réflexion », qui, estime-t-elle, a contribué à construire l’adulte qu’elle allait devenir. Dans les années 1980, les souvenirs passent aussi par les ateliers de couture pour préparer la robe de la reine du Merle Blanc.
Puis viennent les années 1990. Une ancienne élève se rappelle « le coin fumeurs », les voyages scolaires, les cours d’EPS et ce petit rituel d’une autre époque : le pain et son carré de chocolat à 16 heures. Pour Amélie, élève entre 1996 et 1999, le souvenir possède même une bande-son : Mano Negra et Louise Attaque, qui résonnaient au foyer pendant les parties de billard.
Au début des années 2010, Facebook est là… mais on se parle encore
Une quinzaine d’années plus tard, le décor a forcément évolué. Les téléphones portables sont arrivés dans les poches et Facebook domine alors largement les réseaux sociaux. Mais Clément, élève à Rollinat jusqu’en 2012-2013, se souvient d’un quotidien encore relativement peu absorbé par les écrans.
« Beaucoup de gens allaient au foyer pour jouer ou même juste s’asseoir », raconte-t-il. On cherche une station de radio, on discute, on se retrouve. Quelques parties de volley s’improvisent aussi, même si elles restent rares. Surtout, Clément se souvient d’un établissement à taille humaine, où les professeurs étaient accessibles et où il était possible d’aller facilement parler à un adulte en cas de question ou de difficulté. Théâtre, musique et autres activités participaient également à cette ambiance.
Pour lui, Rollinat permettait de prolonger encore un peu une jeunesse protégée avant l’entrée dans la vie adulte. « Une bonne époque, une bonne enfance », résume-t-il.
Une première fois sur scène
Parmi ses souvenirs, l’un ressort particulièrement. Avec le club musique du lycée, Clément monte sur scène et interprète « Seven Nation Army ». C’est l’une de ses premières expériences face à un public.
D’une décennie à l’autre, c’est finalement un souvenir qui domine largement tous les autres : les rencontres. Sylvie parle encore de ses « papotages, débats, confidences et discussions passionnées » avec celles qui sont aujourd’hui toujours ses meilleures amies.
Xavier résume ses années par « un lycée où l’on savait travailler et s’amuser », avec des « professeurs d’exception » mais aussi des amis qu’il côtoie toujours. Clément continue lui aussi de voir plusieurs personnes de cette époque. Certaines amitiés avaient commencé à l’école primaire ou au collège avant de se renforcer au lycée. Une dizaine d’anciens camarades font encore partie, de près ou de loin, de sa vie.

Pour certains, Rollinat a même changé le cours d’une existence. Une ancienne élève raconte y avoir rencontré en 1999 celui qui allait devenir son mari. « Un vrai cocon ce lycée ! », écrit-elle aujourd’hui.
Quand Rollinat devient une histoire de famille
Et parfois, l’histoire recommence avec les enfants. Alexandra raconte ainsi que trois générations de sa famille sont passées par Rollinat : sa mère, puis elle et ses sœurs, et désormais sa propre fille. Même émotion pour Amélie. Près de trente ans après sa propre scolarité, sa fille vient à son tour de faire sa rentrée en seconde. Son souhait tient en quelques mots : « J’espère qu’elle passera d’aussi bons moments que moi ! »
Quelques années seulement après Clément, Marc, présent à Rollinat de 2014 à 2018, raconte à son tour un établissement où la proximité reste essentielle. Il considère ces quatre années comme faisant partie des « plus belles années » de sa scolarité. Et malgré les décennies écoulées depuis les témoignages des années 1970 ou 1990, un lieu reste étonnamment central : le foyer.
Marc le décrit comme « l’épicentre du lycée ». À midi et pendant les heures de permanence, les élèves s’y retrouvent autour du baby-foot, du billard ou de la cafetière, ou simplement pour discuter. La salle de pause devient, elle, le point de ralliement à l’arrivée des bus, particulièrement pendant les froids matins d’hiver.
Les noms des adultes ont changé. Marc se souvient de Mme Viard, CPE, qui pouvait paraître dure mais dont il retient l’attention portée à la réussite des élèves. Il cite également Marie-Anne, surveillante qui a accompagné sa génération et qui était devenue une véritable confidente pour certains.
Carnaval, voyage en Espagne et bal de promo
Pour cette génération, les souvenirs portent aussi d’autres noms : le carnaval, avec la surprise de découvrir chaque année les déguisements des autres élèves, ou encore le bal de promo qui venait clôturer la terminale. Marc se souvient également d’un voyage en Espagne organisé en seconde chez des correspondants : « une grosse semaine riche en souvenirs ».
Mais presque dix ans après avoir quitté Rollinat, là encore, ce sont les amitiés qui restent. Il connaissait déjà certains de ses amis avant d’arriver au lycée, mais estime que Rollinat a « véritablement consolidé » leurs liens. Depuis, le groupe continue de se retrouver dès que l’occasion se présente.

Et il compte bien pousser la nostalgie un peu plus loin : Marc travaille à l’organisation de retrouvailles à l’été 2027, pour réunir sa génération dix ans après la fin de leurs années lycée.
« Croire en ce qu’ils sont, pas en d’où ils viennent »
Clément et Marc, les deux témoins les plus récents, portent finalement un regard assez proche sur ce qu’ils ont trouvé à Rollinat : la petite taille de l’établissement et la proximité entre ceux qui le fréquentent. Marc aimerait que les nouvelles générations préservent « ce qui fait la force de Rollinat : un esprit convivial qui permet l’épanouissement de chacun ». Pour lui, « le fait de ne pas être un gros lycée permet de connaître tout le monde ».
Clément, lui, retient aussi ce que représentait le fait de grandir et d’étudier dans une petite ville. Avec le recul, il aimerait dire aux élèves actuels de ne pas considérer leur origine comme une limite. Aujourd’hui amené à travailler dans plusieurs pays, il insiste sur le fait qu’être passé par un lycée d’Argenton-sur-Creuse ne l’a pas empêché de construire la vie professionnelle qu’il souhaitait. Son message aux nouvelles générations : ne pas avoir peur d’avancer, tenter des choses et « croire en ce qu’ils sont ».

Les murs racontent une partie du siècle de Rollinat. L’autre se trouve dans la mémoire de ceux qui les ont habités. Et à écouter ses anciens élèves, plusieurs générations ne sont pas seulement venues y chercher un diplôme. Elles y ont laissé un morceau de leur jeunesse.



