Derrière l’image paisible du lac d’Éguzon se cache une histoire de bâtisseurs. Dans les années 1920, près d’un millier d’ouvriers venus de toute l’Europe participent à la construction du barrage. Un chantier gigantesque où certains accidents ont coûté la vie à plusieurs hommes.
Lorsque les travaux du barrage d’Éguzon s’intensifient au début des années 1920, la vallée de la Creuse se transforme en immense chantier industriel. Chaque jour, des centaines d’ouvriers s’activent sur le site pour construire ce qui deviendra quelques années plus tard le plus puissant barrage hydroélectrique d’Europe.
« Au plus fort du chantier, il y avait un millier d’ouvriers sur place, il faut vraiment se l’imaginer », rappelle Jean-Paul Thibaudeau, ancien maire d’Éguzon et co-auteur d’un ouvrage consacré à l’histoire du barrage. Pour mener à bien cet immense projet, l’entreprise de Léon Chagnaud recrute largement. Italiens, Espagnols, Algériens, Grecs, Albanais, Russes et même anciens prisonniers allemands se retrouvent à travailler côte à côte dans des conditions parfois difficiles.

Jean-Paul Thibaudeau rappelle que des recruteurs sillonnent même alors des villages algériens afin de convaincre des hommes de rejoindre le chantier berrichon. Après une traversée en bateau jusqu’à Marseille puis plusieurs heures de train, ils découvrent la vallée de la Creuse et ses gigantesques travaux. Tous ces hommes vivent à proximité du chantier. Le dimanche, les cafés d’Éguzon deviennent des lieux de rencontre où se mélangent les langues, les cultures et les histoires venues d’ailleurs.
Quand la Creuse se déchaîne
Si les accidents restent relativement limités au regard de l’ampleur du chantier, c’est aussi parce que l’État surveille étroitement les travaux. Après plusieurs catastrophes survenues sur des barrages en France et à l’étranger au début du XXe siècle, les autorités ne veulent prendre aucun risque. Les ingénieurs chargés du suivi demandent régulièrement des renforcements et des vérifications supplémentaires à Léon Chagnaud et à ses équipes. Cette vigilance permanente contribue à limiter le nombre d’accidents mortels malgré les dangers omniprésents du chantier.
Le premier adversaire des ouvriers n’est autre que la rivière elle-même. La Creuse est connue pour ses brusques montées des eaux. Calme en apparence durant l’été, elle peut se transformer en torrent dévastateur après de fortes pluies. En mars 1923, une crue exceptionnelle frappe le chantier de plein fouet. Les ateliers sont inondés, les entrepôts endommagés et plusieurs installations techniques détruites. Le batardeau protégeant le tunnel de dérivation cède sous la pression des eaux.
« Les ouvriers ont juste eu le temps de prendre leurs pelles et leurs pioches et de remonter sur les bords de la Creuse », raconte Jean-Paul Thibaudeau. L’épisode est spectaculaire. Les dégâts sont importants et les travaux sont retardés de plusieurs mois.
La mort rôde sur le chantier
À cette époque, et malgré les précautions, les ouvriers travaillent à proximité d’explosifs, sous des téléphériques transportant des tonnes de matériaux ou dans des galeries creusées à même la roche. Plusieurs accidents sont recensés pendant les années de construction. Selon les archives consultées par les auteurs de l’ouvrage consacré au barrage, cinq décès sont officiellement connus durant la construction.
Deux ouvriers français trouvent la mort dans la carrière de sable de Montcocu. Un pan entier de sable s’effondre brutalement sur eux. Malgré les recherches entreprises pour les retrouver, les deux hommes succombent à leurs blessures. Un autre drame survient lorsqu’un contremaître est percuté par une benne du téléphérique utilisée pour acheminer les matériaux jusqu’au chantier. L’impact lui est fatal.
Le drame du tunnel de dérivation
Parmi les accidents les plus marquants figure celui qui coûte la vie à deux ouvriers italiens dans le tunnel de dérivation. À l’époque, les explosifs sont utilisés quotidiennement pour creuser la roche. Les ouvriers allument les mèches puis attendent l’explosion avant de poursuivre leur travail. Mais un jour, rien ne se produit. Pensant à un dysfonctionnement, deux ouvriers retournent vérifier l’installation. « On allume la mèche, il ne se passe rien, on va voir et c’est à ce moment-là que ça explose », explique Jean-Paul Thibaudeau. L’explosion tue les deux hommes sur le coup.
Lorsque le barrage est inauguré le 5 juin 1926, les projecteurs sont naturellement braqués sur l’exploit technique réalisé par Léon Chagnaud et ses équipes. L’ouvrage devient alors une référence en Europe et symbolise la modernité industrielle française. Mais derrière les chiffres, les tonnes de béton et les prouesses d’ingénierie se cache une autre histoire : celle des centaines d’ouvriers.
Des hommes venus parfois de très loin, qui ont quitté leur pays ou leur région pour participer à un chantier hors du commun. Certains y ont laissé plusieurs années de leur vie. Cinq d’entres eux n’en sont jamais revenus. Un siècle plus tard, leurs noms sont rarement cités. Pourtant, le barrage d’Éguzon porte aussi la mémoire de ces travailleurs qui ont affronté les crues, la roche et les explosifs pour bâtir l’un des plus grands ouvrages de leur époque.
Photos : Charles Bernier. Eguzon. Fonds Charles Bernier. 60Fi- Collection Archives départementales de la Haute-Vienne





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